En découvrant enfin l'Italie à l'occasion d'un road trip avec deux potes, j'aurais aimé marquer le coup en allant voir un match du Toro dans cette étonamment très sympathique ville qu'est Turin. Mais le calendrier des matches dans le foot moderne étant ce qu'il est, la programmation le lundi soir (c'est pour ce genre de situations qu'ils ont inventé l'expression vaffanculo je crois) du Torino - Parma a eu raison de mes espoirs. On a donc dû se rabattre sur un Bologna-Inter pour le plus grand bonheur de mes potes qui étaient un peu plus enthousiasmés par Akanji et Thuram que par Belghali ou Comuzzo, sans déconner.

Je me suis consolé avec un maillot, presque pas contrefait en plus
Les places en Curva San Luca sont normalement à 25€ l'unité, pas trop mal pour les standards modernes, mais pour la réception d'un gros comme l'Inter, le prix... double. "Trop chianti les connardo" dira mon pote bilingue. Ca fait clairement mal sur le moment mais en tant que touristes on peut difficilement se plaindre, c'est aussi grâce au public comme nous que ce genre de racket fonctionne. Au moins la billetterie en ligne permet de télécharger un PDF sans passer par une appli du club pour scanner son billet, à Sainté c'est déjà plus le cas. :')
Les deux paragraphes précédents seront les deux seuls de tout ce CR où geindre sera autorisé, rassurez-vous. Lorsqu'on descend sur Bologne de bon matin depuis les collines situées juste au sud, que les lueurs roses de l'aube accentuent les tons chauds du crépi uniforme des immeubles et que les cyprès froids en contraste retiennent une légère brume qui n'est pour une fois pas du smog dans cette plaine du Pô très violemment affectée par le phénomène, c'est un décor de film qui n'appelle qu'au silence. A fortiori puisqu'on laisse la voiture à quelques rues du stade, à la fois pour prévoir le trajet retour mais surtout pour visiter l'un des endroits les plus impressionnants que j'ai vus dans ma vie : le cimetière monumental de Bologne, si grand qu'on s'y perd facilement autant dans l'espace que dans le temps. Clin d'oeil amusant au milieu de toutes les sculptures imposantes et les galeries sépulcrales, la toute première tombe à l'entrée, juste sur la droite, porte un nom et des couleurs familières.

En attendant le match, manger de délicieuses pâtes au ragù puis se balader dans l'impressionant et étendu centre historique permet de voir la tension lentement monter. Pas que pour le match puisqu'on croise un cortège de manif assez bruyant, défilant aux cris de "Basta mentire !" ("Je crois qu'il veulent des pâtes à la menthe", dira mon pote bilingue) qui ne dépareille pas dans cette ville qui semble assez marquée par l'histoire militante, mais restons-en au foot. Le Bologna a beau être un club secondaire vu de la France, les gens d'ici y semblent quand même attachés puisqu'on voit des présentoirs rouge et bleu chez un garagiste, des gens portant écharpe ou survet... En approchant du Coop à côté du stade, à environ une heure du coup d'envoi, on se rend compte de l'ampleur de la mobilisation des supporters bolognais. Malheureusement, une connerie d'arrêté municipal fait que le magasin est interdit de vendre de l'alcool ou toute boisson dans un contenant en verre ou en métal (même mon Monster se fait rejeter à la caisse, le niveau de paranoïa

Forcément, en arrivant tard, la fouille est hyper rapide. Alors que le speaker annonce le nom de Lewis Ferguson, capitaine jeune mais déjà emblématique des Rossoblù, on gagne nos places choisies stratégiquement dans cette curva assise où la pente accentuée rend la circulation difficile mais donne au moins une superbe vue sur le pré. La San Luca est prévue comme une tribune neutre où se côtoient locaux et visiteurs, dans une ambiance assez détendue et familiale : naturellement, face à un si gros club, le déséquilibre penche nettement en faveur des milanais. En face, la Curva Nord ornée de plusieurs bâches, un bon nombre de drapeaux de taille moyenne et même quelques fumis sur un côté donne déjà de la voix, mais elle aura un sacré client ce soir car le parcage intériste à notre gauche n'est pas venu pour déconner.
Le stade entonne un hymne très daté 80s, dans le plus pur cliché d'une chanson de série TV sur un duo atypique de flics dans une ville ensoleillée. Pour un peu, on s'attendrait à voir le Ramirez local poser dessus au lieu de cette voix suave tout en nuances. En tout cas, le stade tout entier (enfin, celui qui est pour le Bologna) reprend bien et malgré l'absence de toit, la puissance vocale arrive à être au rendez-vous. Malheureusement c'est la seule fois de la rencontre que l'on entendra quoi que ce soit de la part du public non-ultra de Bologne, aucun dépassement de fonction comme on peut parfois en avoir à GG ou dans d'autres stades. Les locaux, bien que nombreux et portant fièrement leurs couleurs, sont majoritairement venus pour se ronger les sangs face au champion en titre.

Pourtant, Bologne attaque très bien ce début de rencontre dans un schéma d'opposition typiquement italien. Les locaux sont disposés en 3-4-2-1, dans un style qui pourrait sur le papier évoquer Gasperini mais se montre dans la pratique résolument plus défensif. C'est l'occasion de retrouver par hasard en défenseur droit Matteo Darmian et son éternel numéro 36, le même qu'il avait à l'Inter mais surtout au Toro, de la remontée en Serie A jusqu'aux belles saisons de Coupe d'Europe avec les Immobile, Maksimovic, Glik et compagnie ! Malheureusement, avec un âge qui égale ce numéro, ça se voit qu'il n'est plus aussi vif qu'à l'époque. Dans les visages connus côté Bologne, à part l'ancien rennais Theate comme pendant de Darmian à gauche, Ferguson dont j'ai déjà parlé et Bernardeschi en soutien du très oubliable 9 Piccoli qui se blessera d'ailleurs assez vite, rien à signaler pour quelqu'un qui regarde presque jamais la Serie A comme moi.
Côté Inter, aucun joueur de l'équipe n'est à présenter, mais je suis surpris (regardant très peu voire pas de Ligue des Champions, en fait je regarde que les Verts et la Regionalliga Nordost, c'est plus vite dit comme ça) de voir que l'ossature de la finale de 2025 est plutôt restée en place : Barella, Bastoni, Dimarco, Thuram, même Zielinski qui va livrer une énorme performance en milieu défensif. Cette équipe est supérieure, elle le sait, elle avance... Mais de manière pas tout à fait coordonnée, dans un début de match un peu ronronnant, en essayant de forcer sur un des combinaisons dans l'axe facilement démontées par les bolognais. Ces derniers vont en tirer profit dès la 10ème minute de jeu : sur un ballon bêtement perdu par Luis Henrique dans une phase de construction, la défense interiste est trop sur le reculoir et le milieu central Pobega a tout le temps de s'ouvrir le chemin du but, puis placer un boulet de canon au fond des filets de Martinez. Bologna 1 - 0 Inter, la célébration d'un début de match pourtant parfait n'est pas tellement au rendez-vous dans notre tribune mixte.
Le plus impressionnant, c'est que le parcage milanais ne marque aucune pause dans ses chants malgré le contrecoup. Pas d'effet de clim ou presque, c'est comme s'ils étaient détachés de ce qui doit paraître dramatique à des supporters aussi habitués à la victoire, en tout cas ils ne laissent rien transparaître. Respect. C'est assez logiquement eux qui vont prendre l'ascendant en tribunes sur le reste de la rencontre, rythmiquement ils sont particulièrement impressionnants. Ca tient des chants simples, assez longtemps, avec beaucoup de puissance, juste avec trois-quatre variations astucieuses, en doublant certains temps et pas d'autres par blocs de mesures, etc. Désolé de disséquer d'une manière aussi froide et théorique quelque chose qui se vit avant tout, mais c'est exactement la même technique qu'on utilise en techno pour rendre une boucle rythmique sans mélodie supportable

En face, bien sûr, le but a donné une motivation supplémentaire avec des chants bien repris et même un nouveau très léger craquage (en termes d'ampleur ça n'a absolument rien à voir avec GG, rien n'est coordonné et c'est au max 4-5 fumis à la fois). Nouvelle preuve de l'intelligence et de la patience des locaux, sur un coup franc excentré, une jolie tentative de Bernardeschi depuis le coin de la surface manque de porter le score à 2-0. Vers la 30ème, pourtant, on sent de plus en plus que Bologne aura du mal à tenir le rythme. En tribunes d'abord où je suis déçu de constater qu'en plus des latérales et de notre tribune, où ça reste compréhensible, une partie du virage s'essoufle au niveau des chants. D'accord, la distance entre les extrémités du stade n'aide pas, mais en zoomant on se rend vite compte que les drapeaux disparaissent un par un comme dans un slasher (j'en connais qui seraient contents
La barre transversale trouvée par Pobega sur une nouvelle phase arrêtée, seules occasions d'apporter du danger, sera le chant du cygne pour les Rossoblù car la punition tant attendue survient quelques minutes plus tard, juste avant la mi-temps. Sur un centre lumineux de Barella pour contourner le bloc bolognais, Thuram saute plus haut que tout le monde et place une magnifique tête décroisée en pleine lucarne. Bologna 1 - 1 Inter, le parcage exulte et se permet à son tour un petit craquage bien senti et Esposito aurait même pu doubler la mise sur une tête à bout portant.

Tout dans le stade est comprimé, y compris les chiottes où la queue est complètement bordélique, mais rater le tout début de la deuxième mi-temps n'est pas si grave car on continue sur les mêmes bases. Bologne ne fait qu'attendre les coups en pleurant comme un enfant fan de l'OL dans toute cour de récré qui se respecte, l'Inter ne sait pas se montrer assez efficace pour en profiter, la Curva Nord manque toujours de coordination et de puissance malgré quelques poussées sympathiques, honnêtement on s'endort un peu. C'est l'occasion de faire attention aux plus petits détails du stade, l'architecture, les odeurs, les bribes de conversation, les visages. Par exemple, notre voisin intériste d'une cinquantaine d'années complètement mordu que le 8.5 sur SofaScore (il finira à 8.9 et homme du match) de Manuel Akanji, défenseur central intraitable qui oriente le jeu intériste à la perfection, n'empêche pas de hurler sur sa seule erreur de toute la partie un "AKANJI CAZZO !!" accompagné de tous les gestes clichés qu'on pourrait associer à un Italien en colère. C'est dur de se moquer, je fais exactement les mêmes à chaque perte de balle des Verts. Autre détail amusant, derrière nous se trouvent des français avec visiblement un très haut niveau tactique, qui semblent se faire un weekend de foot à travers l'Italie... Et que j'entends dire à un moment "tu vois c'est comme à Sainté" ! Quitte ou double, ça aurait pu être des amis stéphanois, mais les six heures de caisse vers Nice de nuit seront déjà assez dures comme ça pour risquer de rajouter une embrouille avec des supporters adverses dans le lot, on les laissera donc tranquillement à leurs discussions pointues.

L'intérieur du stade est assez fascinant, le contraste assumé entre métal et pierre ancienne peut ne pas plaire à tout le monde, moi j'adore
Il y a néanmoins quelque chose d'assez facilement compréhensible dans ce qu'ils racontent : l'Inter tente de passer par les côtés car le centre est bouché par le Bologna, quoique de plus en plus difficilement. Ca finira enfin par payer à la 69ème, lorsque l'entrant Andy Diouf décale Zielinski sur le côté droit. Le polonais lâche une beauté de centre à ras de terre qui fuse jusqu'à Carlos Augusto, lui aussi à peine entré en jeu et parfaitement placé (c'est-à-dire complètement hors-jeu en revoyant les images, mais visiblement c'est pas grave) pour conclure dans une position inratable. Bologna 1 - 2 Inter. Une chape de plomb est tombée sur le Renato Dall'Ara, même si une issue favorable semblait peu probable depuis une bonne heure mi-temps comprise il est désormais certain pour tout le monde que Bologne va perdre le match. Le bloc bas logiquement abandonné par les locaux, l'Inter peut exploiter à loisir les trous résultants : d'abord sur un service de Bonny, parfaitement lancé, vers Sucic qui trouve le moyen de frapper le poteau devant un but complètement vide. Premier avertissement qui se concrétisera logiquement à la 83ème minute, lorsque Mkhitaryan lance sur le même côté Carlos Augusto, service pour Bonny, l'Ivoirien lui ne tremble pas. Bologna 1 - 3 Inter[/b].

C'est paradoxalement en abandonnant tout espoir que la Curva Nord va enfin se réveiller, peut-être consciente que leur effectif a failli mais avec les honneurs pour la plupart. Et franchement, quand ils veulent, c'est pas mal en termes de puissance vocale ! Bien sûr, je ne l'ai pas mentionné car c'était une constante mais le parcage intériste a continué de pousser non-stop son équipe avec un très haut niveau de ferveur, absolument impressionnant. Le match se termine sur ce score décevant mais logique, on se presse vers la sortie dans le cadre magique du Renato Dall'Ara de nuit, l'alliance du fer et de la pierre teintée à intervalles réguliers de douces lumières orangées. Ce stade est à l'image de la ville très vieux d'aspect mais noble et monumental, carrément digne de la Renaissance dans l'esprit.

Disons que cette dose de poésie est nécessaire pour supporter le bordel absolu qu'est la sortie du stade depuis la tribune Sud, puisque les galeries de la rue étroite qui longe le stade et l'invraisemblablement grand parking de scooters (sacré choc culturel ça) nous poussent comme plusieurs autres à grimper sur des sortes de terre-pleins grillagés pour retrouver la caisse plus vite. Il faut faire des feintes de corps pour avancer dans le flot de gens, j'ai l'impression de choper mon RER matinal à Gare du Nord. Arriver jusqu'à l'autoroute direction Ouest est rapide à vol d'oiseau, mais rendu un peu compliqué par le nombre de gens rentrant du match (logique) et par le fait que des gens se sont carrément garés sur la sortie d'autoroute pour y assister (moins logique). Je me coupe volontairement de toute nouvelle concernant Red Star - ASSE qui se joue à ce moment, apprendre la victoire sous le coup de 22h et retrouver l'antenne de Party Radio en rentrant dans le Piémont (premier degré j'adore cette radio, ils ont des flash info dramatiques au milieu de la musique de soirée) achève de placer ce trajet retour sous de bons auspices, malgré le crétin sûrement complexé qui voulait faire la course avec sa Mustang contre notre 207 juste avant Alessandria.
Bologna c'est donc une très bonne expérience dans l'ensemble, ville majusteuse mais qui ne fait pas trop "muséifiée" pour autant comme Milan, stade réellement fascinant, kop en demi-teinte mais quand même capable de belles choses, on a eu en plus la chance d'assister à une belle partie avec un parcage phénoménal ! Comme pas mal de gens ici connaissent bien mieux les stades italiens que moi, je suis curieux de savoir où est-ce que ce club se place dans l'inconscient collectif, que ce soit pour le groundhopping ou dans le monde ultra, vu qu'en foot c'est malheureusement pas si terrible bien que valeureux. En tout cas, la ville répond présente pour son club et ça fait plaisir à voir.