ozo a écrit : ↑08 juin 2026, 21:03
Le moment choisi pour annoncer l’arrivée de Ian Cathro n’est pas anodin. Dix jours après une déception majeure en barrages, dans un contexte encore chargé émotionnellement, le club tourne déjà une page et en ouvre une autre. Cela dit beaucoup de la manière dont KSV conçoit la gouvernance sportive : moins dans la réaction immédiate, plus dans la continuité d’un projet qu’ils veulent structurer, quitte à bousculer les habitudes que le club a connues pendant des années.
Le cas de Montanier illustre bien cette logique transitoire. Il arrive en cours de saison avec un contrat court, une mission claire, presque utilitaire : stabiliser, relancer, tenter d’aller chercher la montée. On peut difficilement dire que la mission est totalement ratée, puisque l’équipe a longtemps tenu la cadence et s’est retrouvée dans la bonne zone. Mais la fin de saison, avec ces points laissés en route au pire moment, laisse forcément un goût d’inachevé. Et surtout, elle semble confirmer une chose : ce profil d’entraîneur-là ne correspondait pas à ce que le projet KSV cherche à installer sur le moyen terme.
Depuis leur arrivée, les propriétaires ont donné l’impression de vouloir changer profondément la structure du club. Pas uniquement en injectant des moyens, mais en modifiant l’organisation interne du sportif. Recrutement d’un staff élargi, arrivée de spécialistes de la performance, structuration d’une cellule de recrutement inspirée de clubs étrangers, volonté affichée de moderniser les méthodes. On sent une logique où le club veut fonctionner comme un système cohérent, dans lequel chaque maillon a un rôle défini.
Dans ce modèle, l’entraîneur n’est plus forcément le centre de gravité absolu du projet sportif. Il devient un élément important, mais intégré dans une chaîne de décision plus large. Le projet de jeu est pensé en amont, porté par une direction sportive et une cellule de recrutement, puis transmis à l’entraîneur qui doit l’appliquer, le faire vivre et l’adapter au terrain. Cela change radicalement de ce qu’on a connu historiquement, où l’entraîneur arrivait avec son idée, ses besoins, et reconstruisait souvent le club autour de lui. Et à son départ, c’était une grande partie du projet qui s’écroulait.
C’est là que les incompréhensions peuvent naître. Ce type de fonctionnement suppose une cohérence totale entre recrutement, préparation physique, identité de jeu et management. Or, on a déjà vu cette saison les limites possibles d’un système en construction. Horneland semblait être un profil aligné avec cette vision, mais il s’est retrouvé avec un effectif hybride, encore marqué par l’ancien cycle, et probablement pas suffisamment adapté aux exigences physiques et tactiques de ce qu’il voulait mettre en place. Dans ce contexte, même des idées intéressantes peuvent rapidement devenir intenables sur la durée, surtout quand les résultats commencent à se dégrader et que le groupe perd le fil.
Le recrutement aussi joue un rôle clé dans cette lecture. Si la cellule n’était pas totalement en place ou pas encore synchronisée avec le projet global lors des derniers mercatos, il est logique que certains profils n’aient pas correspondu aux besoins réels du coach en place. Et dans ce genre de transition, ce sont souvent les entraîneurs qui payent le prix de ces décalages, même s’ils ne sont pas les seuls responsables.
L’arrivée de Ian Cathro s’inscrit clairement dans la continuité de cette logique. Profil jeune, expérience internationale, passage dans différents environnements et notamment dans des staffs structurés à l’étranger, il coche les critères d’un entraîneur « compatible système ». Ce n’est plus forcément un coach qui vient imposer sa vision, mais un technicien capable d’adhérer à un cadre déjà défini, avec une méthode, une intensité et des principes de jeu attendus. Le fait qu’il ait travaillé dans des structures proches de Nuno Espírito Santo est aussi révélateur d’une culture tactique et organisationnelle que KSV semble rechercher.
On peut y voir une rupture intéressante avec les choix plus franco-français du passé récent, souvent plus dépendants de profils d’entraîneurs autonomes dans leur fonctionnement. Ici, l’idée semble être d’internationaliser les méthodes, de standardiser certaines pratiques, et de réduire la dépendance à une seule personnalité sur le banc.
Reste la question centrale : est-ce que ce modèle peut fonctionner à Saint-Étienne aujourd’hui ? Sur le papier, il y a une logique. Un projet stable, une identité de jeu définie, une continuité malgré les changements d’entraîneur, et une cellule de recrutement qui anticipe les besoins plutôt que de les subir. Mais dans les faits, tout repose sur une condition essentielle : la qualité et la cohérence de l’effectif.
C’est probablement là que tout va se jouer cet été. Si le mercato est réellement le premier construit de manière totalement alignée entre recrutement, direction sportive et staff technique, alors on pourra juger le projet sur ses bases réelles. Si en revanche il y a encore des décalages, des compromis ou des recrutements hors profil, alors le problème ne sera pas l’entraîneur mais bien le fonctionnement global.
Il faut aussi garder en tête une réalité du football moderne : ce type de projet structuré demande du temps, mais il ne bénéficie pas toujours de beaucoup de patience, surtout dans un club comme l’ASSE où l’exigence des supporters est immédiate et légitime. Le discours de professionnalisation et de stabilité ne tiendra que si les résultats suivent rapidement. Sinon, le risque est clair : que le projet soit perçu comme déconnecté, malgré ses intentions.
Au final, ce qui est en train de se mettre en place est une transformation profonde de la manière de penser le club. On peut y adhérer ou être plus sceptique, mais il est difficile de dire que KSV agit sans ligne directrice. Ils semblent au contraire vouloir aller au bout de leur logique, quitte à prendre des risques. La vraie question n’est peut-être pas de savoir si Ian Cathro est le bon entraîneur, mais si le club est enfin prêt à fonctionner comme un ensemble cohérent sur la durée.
Et c’est sans doute là que tout va se jouer la saison prochaine